Alun Be : « questionner l’équilibre entre héritage immatériel et innovation »

2 juillet 2019|

Alun Be, photographe et artiste franco-sénégalais, a répondu à 3 questions. Il partage avec nous sa vision d’un monde oscillant entre préservation du patrimoine immatériel et désir insatiable d’innovations.

Cultures en dialogue : Que représente la photographie pour vous ?

La photographie a le pouvoir de changer notre perception du monde.

Une partie de mon travail est consacrée à la déconstruction des préjugés. J’œuvre notamment à changer la perception que l’on peut avoir de l’Afrique, de l’extérieur comme de l’intérieur. Je veux montrer la pluralité des identités et des destins des peuples africains. Le continent africain est multiculturel, et les trajectoires de ses peuples se sont mêlées à celles de tant d’autres. Je veux balayer les idées reçues qui perdurent pour mieux décloisonner.

Cultures en dialogue :  À travers votre projet « Edification », vous avez travaillé sur la relation, parfois complexe, entre héritage immatériel et innovations technologiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je me suis toujours intéressé aux liens entre héritage immatériel et nouvelles technologies. « Edification » est né à la suite de discussions avec des enfants. Je les questionnais sur leur perception de l’innovation. On dit toujours que les enfants sont nés « dedans » et qu’ils ont donc une maitrise, quasi instinctive, de ces nouvelles technologies. Cependant, j’ai constaté que cela n’était pas si évident pour eux. En dépit de leur grande capacité d’absorption, supérieure à celle de nous adultes, ils semblent avoir du mal à suivre le rythme des innovations technologiques. Ce sont des enfants de l’ère digitale mais ils ont aussi besoin de temps pour s’adapter.

Toujours dans cette volonté de questionner l’équilibre entre l’héritage immatériel et innovation, « Edification » s’intéresse donc à ce que les nouvelles technologies nous prennent et à ce qu’elles nous apportent. Inscrire l’innovation au cœur des rites d’initiation (voyage, transmission, spiritualité, la rencontre avec l’autre, éducation, travail) me permet d’explorer des thèmes comme la construction de l’identité aujourd’hui ou encore l’enfance. D’ailleurs, on ne le remarque pas tout de suite mais les photographies sont classées par ordre chronologique. On traverse ces rites, la vie et on grandit avec celles et ceux que je mets en scène.

Par exemple, la photographie de ce garçon travaillant dans l’atelier avec son casque de réalité virtuelle (Savoir faire) vient après celle de la petite fille portant une cape et un casque de réalité virtuelle. Pour moi, il s’agit de montrer que la prise de conscience du potentiel (Potentiality, petite fille avec le casque) est décisive mais que le passage à l’action est lui nécessaire. Le potentiel de chacun doit être concrétisé dans le monde physique.

Même si j’ai choisi de mettre en scène des enfants issus du continent africain, ce projet s’adresse à tous. Mettre en scène ces enfants me permet de redonner une place à une Afrique porteuse d’une histoire et d’un message universel. Ces choix artistiques font que l’on me classe parfois comme afrofuturiste. C’est quelque chose que je ne rejette pas. Un label vous permet toujours d’avancer, de faire parler de votre travail.

Cultures en dialogue : Vous êtes très attentif à la perception de votre travail par le jeune public.

L’art doit aussi servir à libérer son potentiel. Avec « Edification », je veux dire aux jeunes que leur potentiel est entre leurs mains. Leur héritage immatériel est un atout qu’ils ne doivent pas sacrifier sur l’autel des innovations. L’enjeu est de faire dialogue cet héritage et les nouvelles technologies pour libérer le potentiel enfoui au fond d’eux.

Je suis très attentif à la présence des jeunes dans les lieux de culture, les musées. La culture permet de révéler son potentiel mais aussi de faire tomber les barrières. J’ai d’ailleurs récemment exposé en Chine et je dois dire que le public est très curieux de la perception du monde par un franco-sénégalais. Il est intéressant de voir l’étonnement et les questions que cela soulève chez celles et ceux avec qui j’ai pu échanger. Donc oui, l’art bouscule, décloisonne.

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