Make it New : un dialogue graphique entre art médiéval et art contemporain

8 janvier 2019|

Visitant la Bibliothèque nationale de France, en 2014, à l’invitation de la conservatrice en chef des manuscrits médiévaux, Charlotte Denoël, l’artiste néerlandais Jan Dibbets tombait en admiration devant les deux manuscrits conservés à la BnF des Louanges à la sainte croix de Raban Maur. Lettré germanique essentiellement actif en l’abbaye de Fulda, figure de la Renaissance carolingienne, avant de devenir abbé de Fulda puis archevêque de Mayence, Raban Maur réalise dans ses Louanges vingt-huit carmina figurata, poèmes figuratifs, écrits sur une grille carrée, et qui offrent en même temps diverses variations visuelles sur le motif de la croix.

Jan Dibbets s’est ainsi vu confier le soin d’organiser une exposition autour de Raban Maur, mais plutôt que d’explorer strictement cette tradition des carminata figurata qui remonte au moins au IVe siècle avec le Panégyrique de Constantin de Porphyre Optatien (dont une copie est également présentée dans le parcours) et va jusqu’à l’époque contemporaine (avec, pour l’exemple le plus connu sans doute, les Calligrammes d’Apollinaire), l’artiste a choisi de mettre en relief l’aspect purement graphique des poèmes de Raban et de différents manuscrits copiés des Louanges, issus des collections de la BnF et d’autres bibliothèques françaises, ainsi que (pour les agrandissements aux murs) d’un manuscrit célèbre du Vatican, et d’un autre conservé à Amiens.

C’est donc un rapprochement entre ces manuscrits et une dizaine d’artistes contemporains qui est opéré dans l’espace unique, lui-même quasiment carré, où sont disposées leurs œuvres. Celles-ci sont pour la plupart représentatives du minimalisme, de l’art conceptuel ou du land art, mouvances dans lesquelles s’est inscrit Dibbets lui-même au fil de son parcours. Cette « conversation avec l’art médiéval », sans aller toujours plus loin qu’un simple parallélisme visuel, offre toutefois une réflexion habile sur le processus d’abstraction, tout en révélant quelques points de contact saisissants, par exemple avec les recherches graphiques de Franz Erhard Walther, ou les poèmes de Carl Andre.

Sans prétendre donc dessiner une filiation, l’exposition imaginée par Jan Dibbets se veut aussi une démonstration de l’actualité du mot d’ordre « Make it New » d’Ezra Pound (1934). Ainsi Dibbets veut-il montrer comment « tous les artistes montent sur les épaules de leurs pères », utilisant l’aphorisme de Bernard de Chartres comme un nouveau clin d’œil au Moyen Âge, tout en rendant parfaitement clair que ces mêmes artistes ignorent au fond jusqu’à l’existence de ceux qu’ils chevauchent ainsi.

Julien Le Mauff

« Make it New. Conversations avec l’art médiéval. Carte Blanche à Jan Dibbets »
Jusqu’au 10 février 2019
Bibliothèque nationale de France – François Mitterrand (Paris 13)

Également à signaler :

Une journée d’études est organisée le 1er février 2019, autour de l’exposition : L’art médiéval est-il contemporain ? Pour le décloisonnement du regard. Plus d’informations…

Grâce à un financement par le mécénat, les manuscrits présentés dans le cadre de l’exposition ont été numérisés et sont consultables en ligne (ainsi que 800 autres manuscrits anciens). Plus d’informations…

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