Julien Bondaz : “les sociétés occidentales ont produit de l’altérité non seulement en dehors d’elles, mais aussi en elles.”

Julien Bondaz, Conseiller scientifique et Directeur d’ouvrage de l’exposition Le Magasin des Petits Explorateurs du Musée du quai Branly – Jacques Chirac,  a répondu à nos 3 questions. Il revient sur les enjeux de l’exposition et nous livre des clés de lecture.

Cultures en dialogue :  La littérature enfantine et les objets culturels destinés à la jeunesse se sont emparés très tôt du thème de l’exploration, de l’ailleurs. Que disent ces productions du rapport de l’Occident à l’altérité ?

Au-delà de leur grande diversité, il est vrai que la plupart de ces productions ont entretenu l’idée d’une altérité des sociétés extra-occidentales. Là où il n’existe en réalité que des différences, elles ont favorisé la représentation d’un monde coupé en deux, d’un grand partage entre les sociétés occidentales et les autres. Que les populations extra-occidentales aient été dépréciées et stigmatisées, comme ce fut souvent le cas, ou qu’elles aient été valorisées, admirées, proposées comme un modèle de solidarité et d’harmonie avec la nature (dans le scoutisme par exemple), elles ont longtemps fait office de contrepoint fantasmé aux sociétés occidentales. La spécificité des livres ou des magazines pour la jeunesse et des objets destinés aux enfants qui mettent en récit ou en image ces populations, c’est qu’ils sont le point de rencontre entre cette histoire complexe et celle des représentations de l’enfance. Longtemps considéré comme radicalement différent des adultes, l’enfant peut aussi être envisagé comme une figure de l’altérité. Cela explique certaines affinités historiques entre les représentants des sociétés extra-occidentales (certains d’ailleurs plus que d’autres) et les enfants occidentaux. Ces affinités se jouent notamment autour de l’idée de primitivisme, qui s’est développée au cours du 19ème siècle et a prévalu jusqu’au milieu du 20ème siècle, tout en laissant des traces néfastes jusqu’à aujourd’hui. Infantiliser les populations extra-occidentales et considérer les enfants comme des êtres à domestiquer ou à civiliser relèvent, par de nombreux aspects, d’une même logique. Cela signifie que les sociétés occidentales ont produit de l’altérité non seulement en dehors d’elles, mais aussi en elles. Dans la même logique d’ailleurs, il est frappant de voir que le thème de l’exploration a longtemps été associé aux jeunes garçons, et non aux jeunes filles. Les récits d’aventure pour enfants, leurs voyages autour du monde, sont aussi, très souvent, l’apprentissage des valeurs viriles en vigueur à l’époque…

Cultures en dialogue : Paradoxalement, ces productions apparaissent comme un tissu de préjugés mais aussi comme le point de départ d’une véritable popularisation de l’ethnologie…

C’est effectivement un paradoxe : il est difficile, impossible même, de classer ces productions en deux catégories dont l’une regrouperait celles qui seraient racistes, stéréotypées, primitivistes, culturalistes, l’autre celles qui seraient éducatives, pédagogiques, bien intentionnées et dénouées de toute intention propagandiste. En réalité, dans un même ouvrage peuvent se côtoyer le meilleur et le pire, des informations sérieuses sur les sociétés extra-occidentales et des jugements de valeur négatifs, des détails ethnographiques et des caricatures grossières. Parfois, des images pleines de clichés illustrent des textes sérieux ou des récits empathiques (ou inversement, des illustrateurs géniaux mettant en image des récits médiocres). Il est donc essentiel de contextualiser ces productions, de les mettre en perspective avec d’autres, d’en présenter des ensembles significatifs. C’est le choix qu’a fait Roger Boulay, le commissaire de l’exposition : l’objectif n’est pas de faire ressortir les aspects exceptionnels de cette histoire, mais d’en donner à voir le côté touffu et massif, d’en révéler les tendances, d’en montrer les œuvres ou les héros les plus représentatifs, sans souci de hiérarchisation selon des critères esthétiques. Le Magasin des Petits Explorateurs, ce n’est pas une librairie spécialisée pour bibliophiles. C’est plutôt le musée imaginaire de plusieurs générations d’enfants ayant construit, depuis la France, un regard sur les sociétés extra-européennes. En concevant le catalogue, en invitant plus de quarante auteurs à y participer, je me suis efforcé d’apporter des informations complémentaires sur la construction de ce regard.

Cultures en dialogue : Comme les œuvres qu’elle analyse, cette exposition peut-elle être destinée au jeune public ?

Il y a, peut-être, une ambiguïté sur le titre de l’exposition, qui peut laisser croire qu’elle s’adresse aux « petits explorateurs ». Elle a en réalité été pensée comme une exposition sur les enfants et non pour les enfants. Cela ne signifie pas qu’elle leur soit interdite. Mais il faut alors faire un vrai travail de médiation, notamment parce que, parmi les productions proposées, qui vont du 18ème siècle à nos jours, une grande partie sont clairement coloniales. Les cartels fournissent évidemment des clés pour prendre des distances avec ce type de représentations, pour les recontextualiser tout en les critiquant. A un enfant qui visiterait l’exposition, il faut qu’un adulte puisse fournir ces clés et qu’il l’accompagne dans ce travail de déconstruction toujours (voire plus que jamais) indispensable. De même, l’exposition ne s’adresse pas à l’enfant que nous avons été. Plusieurs visiteurs et visiteuses, des journalistes parfois, ont exprimé des sentiments de nostalgie à l’issue de leur visite. Ce n’est pas l’objectif de l’exposition. Du moins, l’expérience nostalgique n’est qu’un prétexte, une accroche. Le but de l’exposition n’est pas que les visiteurs et visiteuses se disent : « J’adorais Zig et Puce, ou Bob Morane, ou Akim, ou Apoutsiak le petit flocon de neige », mais qu’ils s’interrogent : « Quelles images des sociétés extra-occidentales avons-nous retenues de ces lectures ? Que nous ont-elles appris et que devons-nous désapprendre ? » Tous et toutes ne se poseront sans doute pas, hélas, ce type de questions, mais plus ils seront nombreux et plus je considèrerai l’exposition, sinon comme un succès, du moins comme une œuvre utile.

Partager cet article: