Faut-il décoloniser Babar ?

7 décembre 2021|

Alors que le chiffre d’affaires de l’édition jeunesse est en forte progression depuis 2020 et que les fêtes, qui restent un moment privilégié pour offrir des livres, approchent, nous nous intéressons à Babar. Peut-il y avoir plus inoffensif que Babar, le roi des éléphants, sage, juste, pacifique ? Né en 1931, Babar a eu cette année quatre-vingt-dix ans. Indémodable, l’ami des enfants ? Pas si sûr

De quoi Babar est-il l’allégorie ? Extrait de Histoire de Babar, 1931. Domaine public (édition originale, consultable sur Gallica)

Fils de Jean de Brunhoff, créateur de Babar, et continuateur de la série d’albums, Laurent de Brunhoff le raconte, on le sent, avec une certaine nostalgie : l’idée de mettre en scène un éléphant dans des livres pour enfants était venue à son père lors de sorties familiales, « au zoo, au Jardin d’Acclimatation ». « On adorait les éléphants » ajoute-t-il. Ainsi serait né Babar, tout simplement : par amour du sympathique animal.

La date de publication offre pourtant d’autres indices : Histoire de Babar, premier livre de la série, avait été édité à la fin de l’année 1931. Précisément, à l’occasion de l’Exposition coloniale qui se tenait à Paris, cette année-là. On peut l’imaginer sans peine : Babar garde quelque chose en lui de la France coloniale. Sans Afrique française, après tout, pas d’éléphant, pas de Babar.

Le jardin d’acclimatation au début du XXe siècle, et jusqu’au début des années 1930 (et tout particulièrement pendant l’Exposition coloniale de 1931) n’offrait pas à admirer que des éléphants. Il était aussi le lieu d’« expositions ethnographiques », autrement appelées « exhibitions de sauvages ». C’est-à-dire, dans un langage plus actuel et plus transparent, qu’il s’agissait également d’un zoo humain. Et de cela, Babar porte indéniablement la trace.

Babar, c’est en effet tout l’imaginaire colonial dans ce qu’il a de pire, condensé en quelques pages, et illustré pour les enfants. Et alors, s’entendra-t-on peut-être dire ? Certes, les enfants d’aujourd’hui ne sachant rien de ce passé pourraient peut-être n’y rien voir de mal, ni entendre aucun sous-entendu, par exemple, dans le sauvetage du petit éléphant orphelin (Histoire de Babar, 1931) par une gentille vieille dame appartenant à la classe dominante. On peut rappeler ici l’essai au titre provocateur de Herbert Kohl Should We Burn Babar? (Faut-il brûler Babar ?, 1995) qui aborde plusieurs de ces enjeux.

Pour en avoir le cœur net, ouvrons maintenant Le Voyage de Babar (1932). Marié et couronné, Babar part en voyage de noces, en ballon. Las ! Emportés par la tempête, Céleste et Babar s’échouent dans une contrée inconnue. La nature reprend ses droits, la civilisation se perd, tout comme les vêtements de l’éléphant-roi et de sa reine. Endormie, celle-ci est assaillie dans son sommeil par les habitants de l’île : « de féroces sauvages cannibales ». Ils sont noirs, affublés de grosses lèvres rouges. Presque nus, habillés d’un pagne grossier, armés de lances, ils ne sont pas seulement traîtres et cannibales. Ils sont aussi stupides, essayant les vêtements occidentaux de Babar sans savoir dans quel sens les enfiler. Ils sont aussi lâches, s’enfuyant dès que la « grosse bête » les menace.

Le Voyage de Babar, 1932 (détails). Domaine public, consultable sur Gallica.

Il est toujours mal perçu par chacun que l’on s’attaque à ses idoles, surtout à celles que l’on adopte enfant et que, devenu adulte, on continue à chérir pour les seuls souvenirs auxquels on les associe. On peut pourtant, au sujet de Babar, poser quelques questions d’autant plus qu’un autre volume, Pique-nique chez Babar (de Laurent de Brunhoff, 1947) a lui été retiré après des protestations aux États-Unis sur la représentation des noirs.

Premièrement, est-il acceptable qu’aujourd’hui Le Voyage de Babar, entre autres, soit largement vendu dans une collection pour petits enfants sans faire l’objet du moindre avertissement aux lecteurs ?

Deuxièmement, est-il normal que des milliers de librairies, de bibliothèques, d’écoles maternelles et primaires, continuent à diffuser et à faire lire dès le plus jeune âge ce témoignage du projet colonial dans ce qu’il pouvait avoir de plus profondément caricatural et raciste ?

Enfin, les pages et phrases concernées sont-elles si essentielles au « mythe » Babar pour n’avoir, au minimum, fait l’objet d’aucune retouche ou modification ?

Il ne vient plus guère à l’idée de quiconque, aujourd’hui, de donner à lire Tintin au Congo avant un certain âge, et sans quelque avertissement préliminaire. On pourrait encore citer Zig et Puce millionnaires, exemple tout aussi hideux mais tombé quant à lui assez naturellement dans un judicieux oubli.

Or, aujourd’hui encore, dans une collection bon marché de L’École des loisirs, éditeur réputé dans le domaine de la littérature pour enfants (et dont les parutions sont souvent recommandées par le Ministère de l’Éducation nationale), Babar reste un produit de consommation courante. Cinq euros : c’est le prix, aujourd’hui, de ce petit morceau de propagande raciste et coloniale. Et le Voyage de l’éléphant, livre dont l’intérêt ne devrait guère être aujourd’hui que documentaire, ne fait l’objet d’aucune réserve, aucun avertissement aux parents, souvent piégés et qui ne se rendent compte qu’à la lecture de ce qu’ils sont vraiment en train de lire à leur bambin captivé. Et à parfois quatre ou cinq ans, il est également difficile d’imaginer une quelconque mise en contexte…

Extraits de l’édition courante du Voyage de Babar, disponible en librairie.

Qu’on ne s’y trompe pas : pour sa défense, Babar est l’enfant de son temps. Il n’est pas ici question de réécrire l’histoire, ni les livres qui en sont le fruit. Il ne tient qu’à nous cependant de décider si l’imagerie que nous a légué ce temps-là reste adaptée aux enfants de notre temps. Peut-être est-il donc temps de réfléchir à la place de ce vieil éléphant de 90 ans dans nos bibliothèques jeunesse. Et, enfin, pour le bien de nos enfants, de décoloniser Babar  ou du moins, de décoloniser les bibliothèques pour enfants, et certaines collections qui leur sont destinées. Une décolonisation qui implique un démantèlement des pratiques, représentations et discours administratifs, politiques et culturels qui perpétuent un système de domination mais aussi qui ouvre la voie à un dialogue avec le passé colonial autour duquel est construit Babar, justifiant ainsi que ce Voyage soit destiné à un public informé.

Julien Le Mauff – Marie-Adeline Tavares

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